L’importance de mesurer – La vitrine

L’un des aspects que j’aime le plus dans la science est que toutes ses questions, en particulier les plus controversées, doivent pouvoir être tranchées au moyen d’une expérience. Les questions auxquelles l’expérience ne peut pas répondre relèvent de la philosophie, de l’art ou de la religion, mais pas de la science. La philosophie, l’art et la religion sont des activités précieuses en elles-mêmes, mais il est important de tracer une ligne claire les séparant des sciences. Cette ligne est le pouvoir de répondre à vos questions par la mesure.

Aristote a postulé que les objets plus lourds tombaient plus rapidement au sol, car c’était leur nature. Cela semblait logique, cela correspondait à leur vision du monde, et dans certains cas, c’est effectivement le cas, par exemple, lorsque nous comparons la chute d’une plume à celle d’une pierre. Il n’était pas nécessaire de mesurer. C’était une vérité évidente.

Galilée a également posé des questions philosophiques sur ce qui fait bouger et arrêter les corps, mais contrairement à Aristote, il a cherché des réponses dans les observations et les expériences. L’histoire raconte qu’il a fait tomber des paires de sphères de poids différents du balcon de la tour de Pise et, à la surprise des aristotéliciens, elles ont atteint le sol simultanément, quel que soit leur poids. La plume était un cas particulier dans lequel l’air retardait considérablement sa chute. Pour une sphère lourde, le frottement de l’air est négligeable (au moins à basse vitesse), donc la règle générale s’applique.

Il est courant d’entendre l’argument selon lequel tout n’est pas quantifiable, et c’est certainement le cas, mais l’univers des phénomènes mesurables est beaucoup plus vaste qu’il n’y paraît. Par exemple, il n’est pas facile de quantifier le sentiment d’anxiété. Nous ne pouvons probablement même pas nous mettre d’accord sur une définition unique de l’anxiété, mais il est certainement possible de créer un questionnaire qui évalue la fréquence des émotions associées à l’anxiété dans certaines cultures. Ensuite, on pourrait mesurer, par exemple, si une thérapie psychologique, ou le changement d’un aspect de la vie, génère une variation de cet indicateur spécifique. C’est une approche parfaitement scientifique.

Ces idées sont aussi belles que puissantes, étant essentiellement le fondement de la méthode scientifique. Ils ont démontré leur potentiel de manière spectaculaire, changeant le monde à un degré qu’aucun habitant médiéval n’aurait pu imaginer.

C’est pourquoi il est surprenant d’entendre des voix qui posent la mesure comme quelque chose de pervers, comme une chose du passé dont il faudrait s’éloigner. Ne pas mesurer peut être rassurant à court terme, mais ça ne marche pas. Cela ne nous permet pas d’évaluer ce que nous avons bien fait et ce que nous n’avons pas fait, quel est l’impact de nos politiques ou décisions, ou ce que nous devrions changer. Le résultat de la mesure peut être indésirable, mais il vaut mieux savoir que ne pas savoir. Dans le cas des politiques publiques, le simple exercice de définir ce qu’il faut mesurer nécessite un large accord sur l’objectif, même si la voie pour y parvenir n’est pas claire. Peut-être le plus important de tout, le résultat d’une mesure n’est pas une opinion, mais un fait, et dans un monde de plus en plus divisé dans ses opinions, nous ferions très bien de nous reposer un peu sur les faits.

Je conviens que dans certaines disciplines, le problème de la mesure a été simplifié à l’extrême, créant des indicateurs qu’il est ensuite proposé (ou nécessaire) de maximiser. Cette approche comporte des risques, en particulier dans les activités difficiles à réduire à un indicateur, mais ce n’est pas parce que c’est difficile que c’est impossible. Il vaut mieux faire l’effort de convenir qu’on veut maximiser que d’arrêter de mesurer.

Galilée a escaladé la tour de Pise pour prendre de la hauteur, et ses observations ont changé le monde. Puis il regarda le ciel avec une longue-vue. Le résultat fut d’observer – pour la première fois – des corps qui tournaient évidemment autour d’un objet autre que la Terre (les lunes de Jupiter). Cette mesure a fini par enterrer la théorie géocentrique de l’univers et a failli lui coûter la vie entre les mains de l’inquisition. Il défendit ses mesures de toutes ses forces et paya sa désobéissance par une assignation à résidence à vie. Mais ses efforts en valaient la peine, car une mesure est plus qu’une opinion, et Galilée le savait.

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